La Musique de Disney - Un Héritage en Chansons

L'Étrange Noël de Monsieur Jack
La création de la bande son de L'Etrange Noël de Monsieur Jack (1993), et son incorporation au film furent un travail complexe. Danny Elfman dut attendre le bouclage du film pour créer la musique d'ambiance. Normalement, en animation, le compositeur dispose d'une version du film au crayon, en noir et blanc, ainsi il peut oeuvrer pendant le tournage. Mais dans l'arrêt sur image, comme l'explique Elfman : "il n'existe pas de film intermédiaire, pas de version noir et blanc qu'on s'active à gouacher par ailleurs. Ce qui veut dire que j'ai attendu que toute l'animation soit terminée avant de m'y mettre". 
Malgré la pression qui entourait la réalisation du film, Elfman avait quand même déjà un bon début, puisqu'il avait composé une trentaine de minutes de chansons, ce qui réduisait à présent sa tâche de moitié. Les thèmes principaux existaient à présent sous forme de paroles qu'il était possible d'adapter. "J'avais tellement de matériau thématique, dit Elfman, qu'en rajouter n'aurait fait que nuire au film. La question principale était : sur quelle musique vais-je baser le thème principal ?"
Nombre des plus belles et des plus puissantes partitions de Elfman ont été destinées à de gigantesques orchestres de près de cent instruments. La grandeur sombre de Batman (1989), la joliesse mélancolique de Edward aux mains d'argent (1990), et l'opulence gershwinesque de Dick Tracy (1990) - toutes partitions de Elfman - nous remettent à l'esprit la majesté des grands compositeurs du cinéma d'autrefois. La partition de L'Etrange Noël, cependant est plus intimiste que ses précédentes. Il s'explique : "Je voulais un son très énergique et vieillot à la fois. Un peu comme si, malgré la stéréo, ç'avait été enregistré en 1951".
Bob Badami fait remarquer qu'au moment où il travaillait avec l'orchestre, il était très important que la synchronisation reste proche de celle du film. On utilisa donc un ordinateur qui permit de concevoir un métronome sophistiqué pour les musiciens, donnant ainsi l'illusion que le son et l'image avaient été créés simultanément.

Frank Thompson, L'Etrange Noël de M. Jack : le livre du film

Les Chansons

Dans nombre de comédies musicales, les chansons ne représentent que d'agréables intermèdes, des pauses qui donnent aux vedettes l'occasion d'interpréter un numéro quelques instants durant. Ça peut être magique... Ou bien s'avérer inopportun et ennuyeux. Mais, de toute l'histoire cinématographique et dramatiques, les meilleurs spectacles de ce genre sont ceux où les chansons sont tissées dans le fil du sujet, permettant de faire évoluer le scénario grâce à leurs paroles, leur musique et leur émotion.
Les dix chansons de Danny Elfman pour L'Etrange Noël de Monsieur Jack entrent dans cette dernière catégorie. Elles sont essentielles au film ; sans elles, le scénario n'aurait aucun sens. De plus, elles ont permis, et ce dès le début, de construire l'histoire, d'abord, et le scénario ensuite. En effet, sans l'apport de Elfman, L'Etrange Noël aurait été un film infiniment différent.
Elfman n'a pas composé les paroles de ses chansons d'une manière traditionnelle. Il fait remarquer : "Aujourd'hui, l'on vous propose un scénario complet, et débrouillez-vous pour raccorder vos chansons. Mais comme Tim et moi-même n'avions commencé qu'avec un squelette d'histoire - sans jeu de mots -, nous avons développé un ton au travers des chansons. C'est une façon très organique de créer une comédie musicale".
Au fur et à mesure de l'évolution du scénario et des chansons, il est difficile de faire la part des deux. Ils sont nés l'un des autres, dans un processus de collaboration complexe. Les idées de Burton déclenchaient une réponse chez Elfman qui, ensuite, écrivait ses chansons. À leur tour, les chansons inspirèrent Caroline Thompson, qui révisa alors le texte de Burton, ce dernier changeant enfin et étoffant l'histoire originale. 
"Pendant un moment, tous ensemble, nous cherchions comment nous y prendre, dit Elfman. Aucun de nous n'avait jamais fait de comédie musicale. Tim m'a envoyé tout un tas de dessins en couleur de Jack Skellington, du traîneau et des rennes. Ce sont ces dessins qui m'ont aidé à me mettre en route". 
À ce stade, le scénario n'avait pas encore été écrit, l'histoire elle-même n'était pas aboutie. Elfman et Burton commencèrent à se réunir, et - avec du recul - Elfman considère qu'il s'agissait là d'une méthode de travail idéale. Burton allait voir Elfman, ils envisageaient une séquence à la fois, discutant du ton, de l'émotion. "Pendant que nous parlions, je commençais à entendre la musique, se souvient Elfman. Au moment où Tim partait, je me mettais à composer. Trois jours plus tard, Tim repassait, je lui jouais mon morceau et nous attaquions une autre séquence". 
Durant ces réunions qu'il attendait impatiemment, Elfman avait l'impression d'être un gosse, le soir, à l'heure où maman raconte une histoire. Lorsque Burton commença à décrire le royaume magique de Noël, Elfman écrivit "Que Vois-Je ?", accentuant la joie de Jack lorsqu'il découvre "ce merveilleux endroit". Puis, lors de la réunion suivante, Elfman demanda : "Et maintenant ?" Burton répondit : "Eh bien, là, Jack décrit Noël à ses amis, les habitants d'Halloween". Elfman s'exclama: "Attends ! J'ai une idée fantastique !" Et il se précipita sur sa partition : c'est ainsi que fut créée "Réunion au Sommet" .
"Il ne fallait pas que je connaisse la suite du conte", dit Elfman. "Il m'arrivait de dire à Tom, "S'il te plaît, va t'en ! J'entends la musique et je vais la transcrire tout de suite, avant de l'oublier". Ce qui naissait de notre conversation allait directement dans les paroles. Avant d'avoir pu dire ouf, nous avions dix chansons qui racontent le plus gros de l'histoire".
"Au début, c'était Tim et Michael McDowell (le premier scénariste) qui devaient écrire les paroles, explique Caroline Thompson. Ensuite, il était prévu qu'ils feraient des suggestions à Danny". Elle rit. "Au bout de la troisième chanson, il les avait tellement dépassés qu'ils lui ont tout simplement donné le feu vert : "Vas-y, débrouille-toi !" "
Grâce aux chansons de Elfman, certains héros s'expriment, d'autres voient leur rôle s'affermir. C'est Tim Burton qui a crée Jack Skellington dans son poème, mais Elfman a permis d'étoffer la personnalité du héros dans des chansons comme "La Complainte de Jack".
Elfman se servit des indications de Burton à propos du méchant Oogie Boogie, et lui donna corps dans une chanson interprétée par Ken Page (doublé en français par Richard Darbois). Le numéro de Oogie nous fait un peu songer aux merveilleux dessins animés de Max et Dave Fleischer mettant en scène Betty Boop, dans les années trente, à l'époque où Cab Calloway chantait des airs de blues comme "Minnie the Moocher". Oogie va même jusqu'à faire un numéro de claquettes - un vrai tour de force pour cet énorme sac grouillant de vermine.
Les malicieux Am, Stram, Gram ont aussi leur chanson. Sally de même, bien que son texte ait été écrit assez tard - après que Caroline Thompson ait commencé à intervenir dans l'écriture. "Sally est un personnage que Danny a travaillé d'après mes suggestions", souligne Thompson.
Les paroles de Elfman permettent de définir les personnages, certes, mais ils illustrent également les grands moments de l'histoire. Dans les bizarres contrées de L'Étrange Noël de Monsieur Jack, tout comme dans les mondes les plus rayonnants des grands comédies musicales en Technicolor de Hollywood, c'est grâce à la musique que les personnages communiquent entre eux, et avec le spectateur.

Danny Elfman

Dès les premières notes de sa première partition orchestrée d'un thème cinématographique - Pee-wee's Big Adventure (1985) - on s'aperçoit que Danny Elfman est le compositeur le plus fougueux, le plus intéressant et le plus excentrique. Sa musique originale, à la Nino Rota était idéale pour accompagner la vision décalée de Tim Burton et Paul ("Pee-wee") Reubens. Il fut alors immédiatement projeté au tout premier rang des compositeurs contemporains.
Depuis, Elfman n'a cessé de créer, pour Tim Burton, des musiques inoubliables : ingénieuse (Beetlejuice), puissante (Batman), magnifiquement poignante (Edward aux mains d'argent). Mais il ne s'est pas contenter de travailler avec Burton. Il est le compositeur de thèmes dramatiques, parfois ironiques, tels ceux de Dick Tracy (1990, Warren Beatty), Sommersby (1992, John Amiel), Darkman (1990, Sam Raimi) ou Midnight Run (1988, Martin Brest). Il a aussi collaboré avec les réalisateurs Clive Barker et Richard Donner. Sa voix particulière passe à la télévision, pour des thèmes comme celui de la série animée de Fox, Les Simpsons, et l'anthologie d'épouvante, Les Contes de la Crypte.
Mais la contribution de Elfman à L'Étrange Noël de Monsieur Jack va bien au-delà de la simple composition. Il en a aussi écrit les chansons et doublé le principal personnage, Jack Skellington.
Sur ce film, les choses se sont mises en route assez simplement pour lui. "D'habitude, pendant un tournage, Tim me parle de son prochain film, se souvient-t-il. Et pendant "Edward aux mains d'argent", il a commencé à me raconter "L'Étrange Noël de Monsieur Jack". J'ai été immédiatement emballé".
"En fait, nous avons commencé à travailler la musique avant même l'écriture du scénario", dit Burton. Ils se retrouvaient chez Elfman pour discuter. "Je lui disais, "là, dans cette séquence, il faut tel type d'émotion.". C'était amusant ; nous n'avions jamais travaillé ainsi auparavant". 
À l'époque, pour tout matériau, ils ne disposaient que du poème original, et donc, en commun, ils étoffèrent le récit par la création des chansons. Et l'enthousiasme de Elfman grandit en même temps que le scénario. En fait, il est encore surpris de la rapidité avec laquelle tout se mit en place. "Jamais, je n'avais travaillé aussi vite, mais c'était très simple et très clair. Tim et moi-même nous connaissons assez bien, donc nous ne perdions de temps ni en verbiage ni en analyse".
Les dix chansons nées des réunions de Burton et Elfman forment la charpente du film. Elles ont permis de définir les personnages et faire progresser l'intrigue. Elfman s'est inspiré du poème de Burton, partageant son affinité pour les vers "à la Dr Seuss". Il reprit même quelques-uns des dialogues de Burton que l'on retrouve dans ses chansons.
"Il avait plein d'idées que j'aimais vraiment beaucoup, fait remarquer Elfman. Ainsi, dans la chanson "Réunion au Sommet", l'Hydre dit : "je parie que c'est la tête que j'ai trouvée dans le lac !". C'était tellement merveilleux que je l'ai gardé".
Chaque fois qu'il avait terminé une chanson , Elfman l'enregistrait dans son studio privé, chantant lui-même et s'accompagnant d'une orchestration maquettée au clavier et au synthétiseur. "J'ai interprété toutes les voix pour la démo", se souvient-il. "Sauf Sally (moi en fausset, ç'aurait été tout à fait ridicule). Avec Tim, nous passions toute la nuit dans mon studio, moi dans la cabine d'enregistrement et lui jouant le rôle du producteur musical. Nous nous sommes beaucoup amusés, avec, de temps à autre, des crises de fou rire. D'un côté, je faisais les arrangements des voix (jusqu'à vingt, comme dans les choeurs de "Bienvenue à Halloween"), et de l'autre il encourageait ou non avec des gestes dingues. C'était merveilleusement loufoque".
Oogie Boogie est né des souvenirs d'enfance que Burton et Elfman partageaient. Ils avaient regardé les mêmes cartoons. "Tous deux, dit Burton, nous adorions ces vieux Betty Boop dans lesquels Cab Calloway arrive de nulle part pour faire son numéro. C'était hallucinant : "Ouah ! Qu'est-ce que c'est que ça ?" ".
Pendant le premier enregistrement des chansons, Elfman prit conscience de son attachement personnel aux chansons qu'il avait composés pour Jack Skellington. "Pratiquement tout ce qu'il ressent, tous ces passages dune émotion à l'autre, Jack les chante", dit-il. À l'écriture, Elfman avait, d'une certaine manière, donné vie à ce personnage. Et, à bien y réfléchir, il était convaincu qu'il était le plus apte à les interpréter : "J'étais très impliqué dans le personnage, je suis moi-même passé par bon nombre de ces émotions". 
Pour quelqu'un qui a commencé sa carrière dans le groupe pop très barjo, Oingo Boingo, Elfman trouve un peu amusant - et incroyable - d'avoir écrit et composé une comédie musicale sur Halloween. "C'est vraiment le monde à l'envers". Il a un petit rire. "De tout ce qui a été fait au cours des dernières quarante années, c'est sans doute une des comédies musicales les moins à la mode". 
Il compare l'évolution de L'Étrange Noël de Monsieur Jack à celle des comédies écrites par Gilbert et Sullivan ou par Rodgers et Hammerstein, il y a des années de cela. Cependant, dans le cas de ce film, contrairement au cas des comédies musicales écrites à quatre mains, Elfman a écrit les chansons et la musique originale. "Ça s'est passé entre Tim et moi seulement, et ainsi les choses furent très claires et très simples". 

Frank Thompson, L'Etrange Noël de M. Jack : le livre du film