La Musique de Disney - Un Héritage en Chansons

Le sonneur difforme

Pour la voix et les chansons du personnage de Quasimodo, Tom Hulce, nominé aux Oscars pour son interprétation de Mozart dans "Amadeus", était, selon le coproducteur Roy Conli, la personne adéquate. "Nous l'avons su dès que nous l'avons entendu chanter, parce que sa voix a quelque chose d'innocent et de merveilleux, et parce qu'elle a aussi la puissance et la profondeur que l'on attend de Quasimodo". On avait demander à Hulce d'interpréter Out There (Rien qu'un Jour en français par Francis Lalanne), chanson écrite pour Quasimodo par le compositeur Alan Menken et le parolier Stephen Schwartz. Dans cette chanson, Quasimodo rêve de passer une journée parmi la foule qu'il observe du haut de son clocher :

Je voudrais tour à tour rencontrer ces personnages
Rien qu'un seul jour
Au pied des tours

La Lumière Céleste et les Feux de l'Enfer

Tout la puissante dynamique des lumières et des ombres intervient dans plusieurs séquences musicales. Elle est employée de façon impressionnante lorsque Quasimodo chante Une Douce Lueur et lorsque Frollo, plus dramatique, interprète Infernal. Les partitions de ces deux chansons intègrent des instruments médiévaux, et font référence à la messe, aux psaumes et aux thèmes ecclésiastiques. La séquence débute avec Quasimodo, qui espère être aimé d'Esmeralda. Malheureux et frustré, il perçoit l'abîme qui les sépare. Dans le livre, il dit : "Quand je me compare à vous, j'ai bien pitié de moi, pauvre malheureux monstre que je suis ! Je dois vous faire l'effet d'une bête, dites. - Vous, vous êtes un rayon de soleil, une goutte de rosée, un chant d'oiseau ! - Moi, je suis quelque chose d'affreux, ni homme, ni animal, un je ne sais quoi plus dur, plus foulé aux pieds et plus difforme qu'un caillou !"

Et dans le film, il chante :

Et ce matin, un ange, sur mon chemin
D'un sourire a effacé mes chagrins
Elle m'a donné sans peur
Ce baiser sur mon coeur
Qui bat le carillon pour elle
J'étais une ombre sans soleil
J'ai vu la lumière du ciel

La caméra descend et pénètre dans la cathédrale où l'on célèbre la messe du soir :

Confiteor Deo Omnipotenti
Beatae Mariae semper Virgini
Beato Michaelo archangelo
Sanctis apostolis omnibus sanctis

Puis, la caméra traverse la place et découvre Frollo, dans une chambre froide et nue du Palais de Justice. Il se tient devant la cheminée et ne parvient plus à refouler sa passion pour Esmeralda. Dans le chapitre incroyable du roman intitulé Fièvre, Frollo rit "... affreusement, et tout à coup il redevient pâle en considérant le côté le plus sinistre de sa fatale passion, de cet amour corrosif, venimeux, haineux, implacable, qui n'avait abouti qu'au gibet pour l'une, à l'enfer pour l'autre : elle condamnée, lui damné".

Dans une séquence bouleversante du film, pleine de sauvagerie et d'imagination, Frollo chante (Jean Piat en français) :

Beata Maria
Je clame que mon âme est pure
De ma vertu, j'ai droit d'être fier
Beata Maria
Mon coeur a bien plus de droiture
Qu'une commune, vulgaire foule de traîne-misère
Mais pourquoi Maria
Quand elle danse, l'insolente
Ses yeux de feu m'embrasent et me hantent ?
Quelle brûlure, quelle torture
Les flammes de sa chevelure
Dévorent mon coeur d'obscènes flétrissures
Infernale
Bacchanale
L'enfer noircit ma chair
De péché
De désir
Le ciel doit me punir

Selon le directeur artistique David Goetz, les réalisateurs ont décidé que la chanson de Frollo serait l'endroit où ils "condenseraient consciemment la tension sexuelle autour de laquelle le livre semble s'articuler". Tandis que Frollo se tient devant la cheminée, il se confesse et chante ses pensées obsédantes et incontrôlées, tout en caressant la foulard de sa bien-aimée ; et les images sont de plus en plus cauchemardesques, déformées et irréelles. Dans la cheminée, Frollo voit une Esmeralda lascive en train de danser. Et soudain, sous ses pieds, des silhouettes sans visages jaillissent par files entières, menaçantes, encapuchonnées, et semblables à des moines qui le tourmentent - comme les statues des saints l'avaient fait auparavant. À la fin de la séquence, Frollo, complètement bouleversé, décide qu'Esmeralda doit se soumettre à lui ou périr sur le bûcher.

Pour les paroles de la chanson Infernal, Stephen Schwartz s'est inspiré du texte de Hugo et de ses observations sur la société de l'époque. D'après lui, Frollo "projette sa culpabilité sur les autres à chaque fois qu'il fait quelque chose de mal ; à ses yeux, Esmeralda est la coupable, parce qu'elle est responsable de la folie qui le consumme".

Le Repaire des Gitans

Tandis que Quasimodo et Phoebus sont capturés par des gitans, des voleurs et d'autres exclus de la société, Clopin nous fait trembler avec une chansonnette plutôt macabre :

Peut-être connaissez vous ce repaire
Que les gueux de Paris ont choisi pour tanière
Ce lieu est un tabernacle
Qu'on baptise la Cour des Miracles. Joyeux spectacle !
Où les boiteux dansent
Où l'aveugle voit
Les morts font silence
Le silence est de mort
Les morts ont toujours tort

"Dans cette séquence, humour et gravité sont étroitement liés" dit Randy Fullmer. "Lorsque les gitans se préparent à pendre Quasimodo et Phoebus, ils sont plutôt impitoyables, mais ils restent des gitans. Fidèles à leur nature, ils abordent cette exécution avec un certain sens de la fête". 

La Fête des Fous

Lorsque Menken et Schwartz eurent achevé la chanson Charivari, les storyboards furent affinés et complétés en fonction des paroles. Pour le coréalisateur Gary Trousdale, la partition musicale du film est, dans l'ensemble, "liturgique, en raison des psaumes, des hymnes et de la musique d'Eglise". Néanmoins, l'orchestration de la Fête des Fous réalisée par Michael Starobin - qui a collaboré aux spectacles du compositeur et parolier Stephen Sondheim - met superbement en valeur la musique et les rythmes endiablés des cloches, des orgues et de la parade de cirque. La chanson est interprétée par Clopin, et son orchestration fait appel à des instruments de l'époque, tels que le violon, le chalumeau, la trompette et le tambour :

Tous les ans nous fêtons cet événement
Tous les ans Paris est en chambardement
Les manants sont rois, les rois sont clowns et rient
Dans Paris c'est le grand charivari
Les démons qui sommeillent en nos coeurs s'envolent
Les bourgeois, les curés sont traités de guignols
Tout Paris chavire ravi à la Fête des Fous

Selon le producteur Don Hahn, "cette chanson est la plus folle et la plus légère de tout le film. Aussi importait-elle qu'elle fût, comme les autres chansons, entièrement justifiée par l'action. C'est comme si ces personnages ne pouvaient s'exprimer qu'en chantant. "La Fête des Fous" répond au besoin essentiel pour le peuple de se défouler de temps à autre". Kirk Wise pense que cette chanson est une bonne démonstration "du talent d'Alan et de Stephen pour assortir la musique à l'histoire. Ils nous ont permis de mettre en chansons toute l'action de la fête, ainsi que le couronnement de Quasimodo en Pape des Fous et sa première rencontre avec Esmeralda. Cette séquence incroyable, où tout est permis, comporte en même temps bon nombre de détails émouvants concernant Quasimodo : c'est la première fois qu'il sort dans le monde et il se fait ridiculiser". Alan Menken, quant à lui, affirme que Trousdale et Wise ont été des réalisateurs "absolument parfaits pour le "grand jour du charivari", car ils sont eux même aussi loufoques, inventifs et joyeux que la fête. Il faut même parfois les retenir, sans quoi ils deviennent incontrôlables !"

Stephen Rebello, Le Bossu de Notre-Dame : Le Livre du Film

Le Bossu de Notre-Dame
Saluons le travail remarquable d'Alan Menken dont son collègue parolier dit volontiers qu' "il est le meilleur d'Alan". Il est vrai que cette fois encore Menken a réalisé une oeuvre de toute beauté où les harmonies et les mélodies, qui paraissaient parfois excessivement complexes auparavant, s'affirme ici semblablement à une véritable broderie de thèmes mémorables et bien pensés. Il y a de surcroît pléthore de véritables chansons. Elles mériteraient toutes une mention spéciale, tandis que le prologue exige à lui seul les plus grands éloges. Concilier les impératifs de tonalités de voix, d'instruments si divers et de l'action relève du génie, le tout sur un texte intelligent de Schwartz. Le duo réalisa cette ouverture musicale en regardant les storyboards des frères Brizzi.
Les choeurs furent enregistrées au nord de Londres, à Hampstead dans une ancienne église méthodiste transformée en studio sous la supervision de George Martin (le 5è Beatles) : le Lyndhurst Hall. "La crème des chanteurs" comme les surnommait Menken, une centaine (certains venant du Royal Opera ou de l'English National Opera), fut réunie là, et cela s'entend. Les orgues, dont les réalisateurs comprirent aisément qu'elles apporteraient grandeur et vérité à l'ensemble, furent en partie enregistrées à Saint Paul de Londres. De nombreux instruments médiévaux ont également été incorporés à la bande son.
Bien entendu, la chanson qui prédominera reste "Rien qu'un Jour" où Tom Hulce, ancien interprète d'Amadeus, offre un registre vocal impressionnant sur une partition des plus délicates. Schwartz nous informe sur la genèse de cette chanson : "inspirée lorsque j'étais moi-même assis sur la tour des cloches de Notre-Dame, que je regardais la ville de Paris et que j'essayais de m'imaginer dans la peau de Quasimodo".
Elle ne surpasse pourtant pas à nos yeux la chanson d'Esmeralda "Les Bannis ont Droit d'Amour" venue en remplacer une autre, "Someday", finalement reprise durant le générique par Eternal. Le storyboard originellement prévu par les frères Brizzi sur "Someday" se chargeait, dirent-ils, d'une extrême émotion et ils reconnurent regretter quelque peu le choix de la version définitive au détriment de l'autre chanson. À constater le résultat de cette séquence, on n'ose imaginer ce qu'elle aurait pu donner !
Christian Renaut, De Blanche-Neige à Hercule