La Musique de Disney - Un Héritage en Chansons

Alors qu'Aladdin (1992) était encore en pleine phase de réalisation, une autre équipe d'artistes préparait Le Roi Lion (1994). Sa production fut initiée par Tom Schumacher, mais fin 1991, celui-ci nommé directeur de l'animation des longs métrages, passa le flambeau à Don Hahn (Schumacher demeura néanmoins producteur du projet). Roger Allers responsable du scénario de La Belle et la Bête (1991), et Rob Minkoff, scénariste et animateur de talent, en assumèrent la réalisation. Le Roi Lion fut le premier long métrage animé de Disney bâti sur une histoire entièrement originale. Il fut également la premier film depuis Bambi (1942) à mettre en scène des animaux dans un environnement proche de leur habitat réel. Le Roi Lion relate les rites de passage de Simba, un jeune lionceau héritier présomptif du Royaume des Lions, gouverné avec sagesse par son père Mufasa. À la mort de celui-ci - dans une spectaculaire scène de panique collective - , son frère, le diabolique Scar, convainc Simba qu'il est responsable de la mort de son père. Tandis que Scar s'empare du Royaume des lions, aidé de ses hyènes-laquais, Simba part en exil et est pris en amitié par Timon la mangouste et Pumbaa le phacochère. Finalement, pressé par sa petite amie d'enfance Nala, par Rafiki le vieux et sage babouin, et (lors d'une scène rappelant Hamlet) par le fantôme de Mufasa, Simba revient réclamer son héritage.
En dépit de sa simplicité, ce récit est cependant extrêmement propice au développement des personnages et abonde en détails. Son thème principal, la piété filiale, est soutenu, comme d'habitude, par de bons intermèdes comiques. Et comme La Belle et la Bête et Aladdin, Le Roi Lion fut un film visuellement captivant qui tire pleinement avantage des spectaculaires possibilités du système CAPS, notamment lors de la longue séquence d'ouverture montrant des milliers d'animaux se dirigeant vers le Rocher du lion. Comme souvent dans ce genre de film, le méchant n'est pas loin de ravir la vedette. Finement animé par Andreas Deja, et bénéficiant des inflexions de voix sardoniques de Jeremy Irons (Jean Piat dans la version française), Scar est un personnage inoubliable. Les décors du film sont absolument remarquables, et les chansons, composées par Tim Rice et Elton John, font progresser le récit avec autorité. (La Belle et la Bête et Le Roi Lion, tous deux adaptés à la scène, sont devenus deux comédies musicales à succès de Broadway - en 1998, Le Roi Lion remporta plusieurs Tony Awards, dont celui de la meilleure comédie musicale.)
À sa sortie en 1994, Le Roi Lion dépassa La Belle et la Bête et Aladdin au box-office pour devenir l'un des plus grands succès cinématographiques de tous les temps. Il devait être le dernier long métrage animé supervisé par Jeffrey Katzenberg. Dix ans après avoir rejoint l'équipe Disney, Katzenberg quitta le studio, apparemment mécontent de ne pas avoir été nommé directeur général de la Walt Disney Company après la mort tragique de Frank Wells, dans un accident d'hélicoptère.
Christopher Finch, L'Art de Walt Disney : de Mickey à Mulan

Il faut bien sûr évoquer la musique, et malgré la contribution largement médiatisée d'Elton John et de Tim Rice, elle résulte avant tout du remarquable travail d'arrangements et d'orchestration de Hans Zimmer (compositeur de Thelma et Louise et de Rain Man) qui, de l'avis même des réalisateurs du film, octroya sa véritable identité à l'histoire. Il agrémenta ainsi la chanson d'ouverture "L'Histoire de la Vie", de choeurs zoulous enregistrés en Afrique. On décida ensuite d'éliminer tout dialogue où Zazu le calao, présentait le nouveau-né Simba. Bien qu'ayant étudié la musique africaine, Zimmer ne chercha pas systématiquement à retranscrire cette sonorité composée surtout de percussions. Utilisant à bon escient ses synthétiseurs / samplers, il a intelligemment associé les sons modernes, aux cordes puis aux instruments typiques de là-bas. On peut seulement regretter une envahissante flûte de pan qui s'inscrit mal dans le milieu africain. Le meilleur exemple reste "Soyez Prêtes" où toutes ces influences sont parfaitement intégrées. En réalité, Zimmer a quelque peu sauvé l'affaire. En effet, outre un scénario qui demeura longtemps embourbé, les chansons d'Elton John (dont "L'Histoire de la Vie"), furent rapidement composées un après-midi à Oxford Street et, quoique d'une indéniable qualité, elles plongeaient chacun dans la perplexité : c'est beau, mais que va-t-on en faire ? Il est clair que ses compositions ne s'adaptaient pas du tout à l'ambiance prévue par le script, aussi nébuleux qu'il fût à l'époque. Or de quoi a-t-on l'air si l'on déclare que des chansons signées d'un des plus grands mélodistes de ce temps, ne conviennent pas au dernier film Disney ? Tout ne se déroula d'ailleurs pas au mieux, Elton John trouvant, à juste titre, que "L'Amour Brille Sous les Étoiles" déclamé par un phacochère dont la voix semble toujours à la limite du rot gras et sonnant, ne paraissait pas d'une extrême délicatesse. En définitive, on révisa la copie et ce fut une voix féminine qui accompagna les ébats amoureux proprement hallucinants de Simba et de sa compagne (car il semble assez rare de voir un lion se jeter dans un lac pour aguicher sa belle). Toutefois, les chansons d'Elton John conformes à son registre étendu, et de valeur certaine, ont été récompensées (de même que la bande-son), d'un Oscar devenu à présent traditionnel.
Christian Renaut, De Blanche-Neige à Hercule.

Le Roi Lion contient également quelques très courtes chansons dont voici les paroles :

Personne au monde (interprétée par Michel Prud'homme)

Personne au monde
Ne connait ma peine
Personne au monde
Ne m'aime...

Notre Monde Est Tout Petit
(écrite par Richard M. et Robert B. Sherman, interprétée par Michel Prud'homme)

Ah, comme le monde est petit...

J'ai Un Joli Petit Lot de Noix de Coco
(écrite par Fred Heatherton, interprétée par Michel Prud'homme et Jean Piat)

(Zazu :)
J'ai un joli petit lot de noix de coco
Deedle dee dee
Qui se suivent comme des numéros

(Zazu et Scar :)
Des grosses, des naines
Toutes à la film indienne !

Le Lion S'endort Ce Soir
(écrite par Hugo Pretti, George Weiss et Luigi Creatore, d'après une chanson de Solomon Linda et Paul Campbell, interprétée par Jean-Philippe Puymartin et Michel Elias)

(Pumbaa :)
A-winoweh, a-winoweh
A-winoweh, a-winoweh...

(Timon :)
Dans la jungle, paisible jungle
Ce soir le lion s'endort
Dans la jungle, paisible jungle
Ce soir Simba...
Hey, je t'entends pas, Pumbaa ! Chante plus fort !
A-wiiiiii... a-Pumbaa-bum-baa-weh !

Asante Sana (interprétée par Med Hondo)

Asante sana, squash banana
We we nugu, imi mi apana
Asante sana, squash banana
We we nugu, imi mi apana...
Asante sana, squash banana
We we nugu, imi mi apana
Whaaa !"

Luau
(Hawaiian War Chant Tahuwa-Huwai, écrite par Johnny Noble et Leleiohaku, interprétée par Jean-Philippe Puymartin et Michel Elias)

(Timon :)
Luau !
Ne vous demandez pas si c'est du lard ou du cochon
Si vous avez faim
Croquez donc mon compagnon
À la file indienne
Chères petites hyènes
Venez faire ripaille à l'hawaïenne !
Où y'a de la hyène...

(Pumbaa :)
Yap, yap, yap !

(Timon :)
Y'a du plaisir !

(Pumbaa :)
Yap, yap, yap !

(Timon :)
Régalez-vous !

(Pumbaa :)
Yap, yap !

(Timon :)
Dans le cochon on mange tout !
Wouh !

C’était une idée du président du studio Disney Jeffrey Katzenberg de faire une histoire de passage à l’âge adulte qui se déroulerait en Afrique. On l’a même appelé "Bambi en Afrique", bien que le titre provisoire était "King of the Jungle". Ça semblait être une idée poussiéreuse à la National Geographic et juste après avoir triomphé avec La Petite Sirène [1989] et La Belle et la Bête [1991], il était presque impossible d'amener les gens à travailler sur le film.

Tim Rice avait écrit les paroles d’Aladdin [1992] et rejoint le film comme parolier. C’est Tim qui suggéra Elton John comme partenaire d'écriture des chansons ; probablement la dernière personne à qui l’on songerait quand vous dites "comédie musicale en Afrique", mais le choix a été judicieux.

Alors que l'histoire s’étoffait et que les démos d’Elton arrivaient, il était évident que nous avions besoin d'un troisième partenaire pour changer ces démos en or et écrire la musique originale du film. Chris Montan, à la tête de la musique chez Disney, ne cessait de revenir à un son que nous avions entendu dans un petit film intitulé The Power of One [La Puissance de l’ange, 1992]. La musique était signée Hans Zimmer.

Hans ne voulait pas le faire. Il ne se sentait aucune affinité particulière avec l'animation. Mais à la fin, il l'a vu comme une chance de faire quelque chose qu'il pourrait partager avec sa fille de six ans, Zoë. Il le ferait pour elle, une façon pour un papa d’amener sa jeune fille à un bal de conte de fées.

Lebo M était un chanteur sud-africain, auteur-compositeur, il avait travaillé avec Hans sur la bande sonore de quelques films. Il garait des voitures à Los Angeles pour joindre les deux bouts. Il serait la voix parfaite pour le film, hormis un détail : Lebo avait disparu. Nous arrivions au studio d'enregistrement de Hans pour écouter le premier arrangement de "Circle of Life" ["L’Histoire de la vie"] quand, comme par hasard, Lebo passa dire bonjour quelques heures  auparavant. Hans le sortit de la rue et le mis devant un micro. Il n'y avait même pas une cloison en verre pour le séparer de la salle qui était pleine d'ingénieurs et de cinéastes en train de manger de la nourriture chinoise.

Pour la première fois, Hans joua "Circle of Life" pour nous. Nous écoutâmes, puis les réalisateurs Rob Minkoff, Roger Allers et moi-même allèrent dans un coin pour parler. Hans pensait qu’il était viré. Mais pas du tout. C’était magique et nous en voulions plus. Cette fois, nous voulions pour la scène d'ouverture un cri dans le désert qui guiderait les animaux au Rocher de la Fierté. Ce serait « comme un Jean le Baptiste mais africain ». Lebo s’approcha et poussa son désormais célèbre cri qui ouvre le film et qui vit depuis dans chaque version scénique du spectacle.

Nous avons cherché partout le chanteur qui pourrait incarner cet incroyable hymne que Tim et Elton nous avait offert. Nous avions pensé à Seal, Harry Belafonte ou Janet Jackson. Finalement, nous avons tous réalisé que personne ne surpasserait la passion et l'authenticité de la chanteuse Carmen Twillie qui a posé ce qu'elle pensait sur une seul piste démo.

J’avais le sentiment que le processus d'écriture était une angoisse pour Hans. Il travaillait souvent dans les premières heures de la matinée, tirant vers le haut la musique pour correspondre à l'intrigue shakespearienne. Une nuit, il avait écouté le requiem de Brahms, en essayant de trouver la bonne expression musicale pour la mort de Mufasa. C’est alors, profondément engagé dans la production, que Hans réalisa qu'il était en train d'écrire cette musique non seulement pour Zoë, mais aussi pour son père qui, comme Simba, avait disparu alors qu’il n’était qu’un enfant.

Lors d'une autre session, il travailla sur "Be Prepared" ["Soyez Prêtes"] avec Jeremy Irons chantant devant une marche bruyante de hyènes, tout en ayant la directive de Rob [Allers] et Roger [Minkoff] de la "rendre plus Leni Riefenstahl."

Les collaborateurs de longue date de Hans, Nick Glennie-Smith et Mark Mancina travaillaient dans des pièces adjacentes sur des chansons ou des arrangements de morceau. Dans un dernier acte de ce qui semblait être de la folie, Hans voulait aller en Afrique du Sud pour enregistrer les chœurs de la bande sonore. Au lieu de cela, Chris [Montan] dépêcha notre superviseur de la musique, Andy Hill, qui s’envola pour Johannesburg avec Lebo tandis que Hans commençait à travailler avec l'orchestre et s’attelait au mixage au studio Air Lyndhurst de Londres.

Puis, un matin, mon téléphone sonna à une heure incroyablement matinale. C’était Andy. "Don, écoute ça !" Il tendit le téléphone pour que je puisse entendre l’imposante chorale africaine s’échauffer avec Lebo. Ils chantaient une chanson de protestation contre l'apartheid appelée "One By One", et c’était puissant, joyeux, plein de larmes et indiciblement grandiose.

Hans termina le mixage à Londres avec Zoë à ses côtés. Le film devint un phénomène comme aucun autre avant ni après d'ailleurs. Chris profita du succès du film et commanda un album complet de musique inspirée par Le Roi Lion. L'album, "Rhythm of the Pridelands", est devenu un best-seller, et une vitrine pour Lebo, Hans et le reste de l'équipe de la musique. Sans le savoir, cet album servira plus tard de base musicale à la brillante adaptation scénique du film par Julie Taymor pour Broadway.

L'année suivante, Hans remporta l’Oscar de la meilleure musique originale, Zoë avait été de la partie de toute une vie et Hans avait honoré son père d'une façon inimaginable avec de la musique qui résonne encore aujourd'hui dans le monde et pour toujours.

Don Hahn
Producteur Le Roi Lion, The Legacy Collection, 2014.