La Musique de Disney - Un Héritage en Chansons

Aladdin (1992) exigeait une rupture de ton et de style par rapport aux autres longs métrages de Disney. Les chansons devaient refléter ce ton plus expansif et ce style plus exotique. «Howard, dit Menken, avait écrit un synopsis assez différent au début et nos chansons s'adaptaient à ce synopsis. Il en reste trois : "Je suis ton meilleur ami", "Nuits d'Arabie" et "Prince Ali". On part de l'histoire, des personnages, du cheminement de l'intrigue. On sait d'avance qu'il faudra placer une ouverture ; il faut un numéro où le personnage dit ce qu'il a à dire, où il parle de ses rêves. Plus tard viennent les séquences à grand spectacle, qui sont des divertissements, et les numéros comiques. Il faut respecter un certain équilibre : à la base, il y a l'intrigue et il faut trouver où placer les chansons. » Quand Musker et Clements entreprirent Aladdin, ils l'abordèrent cependant différemment et accentuèrent l'aspect comédie d'aventures avec une intrigue romanesque très développée. Ce sont ces éléments qu'ils mirent en valeur dans leur scénario et qu'ils souhaitèrent voir traiter dans les chansons.
Après la mort d'Ashman, Tim Rice écrivit les paroles de deux chansons sur des musiques de Menken. Elles ont un ton plus léger et plus joyeux que les chansons de La Belle et la Bête (1991).

"Nuits d'Arabie" (paroles d'Howard Ashman, musique d'Alan Menken) est la chanson qui situe le décor de l'action. Dans une comédie musicale de Broadway, ce genre de chanson nous transporterait en imagination dans un décor impossible à reproduire sur scène (« un pays de désert infini »). Ce musical animé peut non seulement nous montrer une longue caravane de chameaux, pendant une tempête de sable et au crépuscule, mais toute la ville d'Agrabah, y compris le palais du Sultan, qui nous apparaît comme par enchantement, révélée par la magie de la chanson. "Je Vole" (paroles de Tim Rice, musique d'Alan Menken) définit les grandes lignes de la personnalité d'Aladdin, I'impertinent jeune homme au cœur d'or qui doit avoir recours à des expédients. L'animation lui permet d'interpréter sa chanson : non seulement « il vole comme un aigle royal », mais aussi « il vole au-dessus des lois », quand Rasoul et les gardes poursuivent Aladdin et Abu au marché tandis qu'Aladdin chante et ferraille en même temps. "Je suis ton meilleur ami" (paroles d'Howard Ashman, musique d'Alan Menken) donne la possibilité au Génie "d'idéaliser les manifestations" de leur amitié dans un numéro au comique fou ("Je suis maître d'hôtel au restaurant de la vie"). Cette chanson a une fonction narrative tout aussi importante que "Nuits d'Arabie" et "Je vole", car l'amitié d'Aladdin et du Génie constitue le pivot de cette adaptation. Comme le dit John Musker : "Même si Aladdin est pauvre et sans foyer, il est bourré de qualités sous ses airs de petit malfrat. Sa loyauté envers son ami le Génie — même lorsque son intérêt semble lui dicter le contraire — confirmera à la fin que celui-ci a aussi un véritable ami en la personne d'Aladdin. Aladdin tient sa promesse et libère le Génie, au risque de perdre la jeune fille dont il est devenu amoureux". Cette chanson drôle laisse pressentir la possibilité d'un dénouement triste. "Prince Ali", I'une des dernières écrites par Howard Ashman avec Alan Menken, est un numéro à grand spectacle qui accompagne le somptueux cortège d'Aladdin (déguisé en prince Ali Ababwa) à travers les rues d'Agrabah jusqu'au palais. "Ce rêve bleu" (paroles de Tim Rice, musique d'Alan Menken) est une ballade romantique qui renouvelle le genre du duo d'amour, un genre qui a fourni à la comédie musicale quelques-unes de ses plus belles scènes, aussi bien à Broadway qu'à Hollywood. Le décor du duo d'amour d'Aladdin se résume à un tapis volant qui effectue le tour du monde. Pendant que Jasmine (Karine Costa pour la voix chantée, Magalie Barney pour la voix parlée) et Aladdin (Paolo Domingo) s'unissent pour chanter "Ce rêve bleu" et que Jasmine s'émerveille : « sous le ciel de cristal, je me sens si légère, je vire délire et chavire dans un océan d'étoiles », I'animation, grâce aux couleurs, s'unit à la musique pour exprimer ce sentiment. « Contemple ces merveilles, lui dit Aladdin au milieu de la chanson. »

John Culhane, Making of Aladdin : la naissance du film, Disney Hachette Edition, Paris, 1992-1993, 119 pages

Le long métrage animé produit ensuite par le studio, Aladdin, devait rencontrer un succès encore plus grand que La Belle et la Bête. Mais hormis leurs succès, Aladdin et La Belle et la Bête ont très peu de points communs. Si l'impact de La Belle et la Bête tient à son utilisation de tous les registres de l'émotion, la force d'Aladdin réside dans sa subtile inventivité, dans la stylisation et la rutilance de ses images. Ce film fut la troisième réalisation conjointe de John Musker et Ron Clements, qui en furent également producteurs et directeurs du scénario. Howard Ashman et Alan Menken furent une nouvelle fois mis à contribution et écrivirent six chansons pour le film (trois seulement furent utilisées) avant qu'Ashman, malade depuis un certain temps, ne succombe du SIDA. Après sa mort, Tim Rice — qui avait été le parolier de la comédie musicale Evita — fut appelé pour écrire les chansons restantes avec Menken.
Le style d'Aladdin doit énormément à l'arrivée, au studio, d'Eric Goldberg — célèbre à l'époque pour la finesse de ses publicités animées. Si Goldberg se vit principalement chargé d'animer le génie, son influence se fait sentir dans tout le film, à travers son graphisme influencé par la calligraphie arabe et par le héros de Goldberg, Al Hirschfeld, maître de la caricature ondulante. L'atmosphère Mille et Une Nuits du film doit aussi beaucoup aux plus de 1 800 photographies prises par le superviseur des maquettes, Rasoul Azadani, dans sa ville natale d'lspahan, en Iran. Hormis le génie, la plus forte personnalité du film est Jafar, le diabolique vizir animé par Andreas Deja. Avec ses larges épaules, sa bouche élastique, ses sourcils arrogants et sa barbe hiéroglyphique, ce personnage est une réelle invitation à l'inventivité dont Deja a tiré le meilleur parti. Le personnage d'Aladdin, en revanche, est décevant — peut-être les réalisateurs ont-ils trop voulu le rendre contemporain. Aladdin ressemble à un petit voyou de banlieue, constamment déphasé par rapport aux autres personnages. Jasmine, elle, est une fringante héroïne. Nombre de personnages secondaires, très bien dessinés, égaient le film, parmi lesquels on peut citer Abu, le singe d'Aladdin, Rajah, le petit tigre de Jasmine, et Iago, le perroquet de Jafar. Aladdin montre des décors spectaculaires et des exemples d'animation stupéfiants. Mais en définitive, ce qui rend le film inoubliable, c'est la brillante collaboration entre Robin Williams et l'équipe d'animation d'Eric Goldberg pour la création du génie. Williams est bien sûr célèbre pour ses improvisations au cours desquelles il se met dans la peau de toutes sortes de personnages — célèbres, infâmes, anonymes et androgynes. Dans le studio d'enregistrement, Williams improvisa sur des gags imaginés par les scénaristes, y ajoutant de nombreuses touches personnelles. Travaillant à partir de sa voix, les animateurs ont brillamment réussi à saisir la personnalité caméléonesque de Williams. Tout en reproduisant l'atmosphère enchantée des Mille et Une Nuits, Aladdin a également commercialement enchanté la Walt Disney Company : comme son prédécesseur, il a battu tous les records au box-office des films d'animation et figure parmi les plus gros succès financiers de l'histoire du cinéma, toutes catégories confondues.

Christopher Finch, L'Art de Walt Disney : de Mickey à Mulan