La Musique de Disney - Un Héritage en Chansons

La musique : "conte de l'enfance vieux comme un refrain"

Angela Lansbury est à New York pour enregistrer les chansons de La Belle et la Bête. La pièce de résistance est la ballade éponyme que Mrs. Samovar chante lorsque la Belle et la Bête découvrent leur amour. La scène se passe aux studios BMG, où Arturo Toscanini a souvent dirigé l'orchestre de la NBC et - Angela Lansbury nous le rappelle - où elle a enregistré le disque tiré de Sweeney Todd.
David Friedman, le chef d'orchestre, a réuni un ensemble de soixante musiciens, la fine fleur des grandes formations symphoniques de New York. Friedman a en face de lui les premiers violons de l'Orchestre philharmonique du Metropolitan Opera, du New York City Opera et du New York City Ballet.
La délégation californienne comprend Don Hahn, le producteur, Kirk Wise un des deux réalisateurs et Baker Bloodworth, le directeur de production de La Belle et la Bête. Dans la régie, les personnages centraux sont le parolier Howard Ashman et le compositeur Alan Menken. Danny Troob, l'orchestrateur est venu les rejoindre.
Ashman s'entretient en tête-à-tête avec Angela Lansbury de la scène dans laquelle la chanson s'insère. C'est un moment critique, où les objets du château entrevoient enfin la possibilité de retrouver une forme humaine. "Mrs. Samovar est là pour exprimer leur espoir de voir le maléfice rompu, dit-il. Elle est très chaleureuse et maternelle". 
Angela Lansbury, à l'aise dans un chemisier rouge et un pantalon de velours marron, écoute attentivement avant de prendre place dans la cabine réservée aux chanteurs. Elle sort des petites lunettes cerclés de métal et examine la partition. Elle s'inquiète de faire bruire le papier, parce que sa main tremble de nervosité.. 
"Ne t'inquiète pas pour ces bruits, lui dit Ashman dans l'interphone afin de la rassurer. On les éliminera plus tard. On cherche seulement à ce que l'orchestre s'adapte à ton rythme".
Il fait signe à Friedman dans le studio et le chef bat la mesure. La musique s'élève, avec ses tonalités amples et chaudes. La tête enfoncée dans les épaules, Angela Lansbury attend le signal. Enfin, son tour vient. La prise terminée, Friedman demande à Ashman : "Cétait trop lent ? Trop rapide ? Entre les deux ?" Ashman lui répond : "Ce serait plus intéressant si l'orchestre était moins présent. Arrêtez à la première entrée des cordes. En gros, il faut aller de a à m, mais sans se rendre jusqu'à z".
Friedman apparemment a compris les instructions et la chanson reprend. Après, il explique à Angela Lansbury : "À la première prise, j'étais rapide et l'orchestre aussi, mais vous alliez lentement. Puis l'orchestre a ralenti, comme vous. Maintenant nous allons ralentir et vous pourrez accélérer. - D'accord." , répond-elle.
L'enregistrement se poursuit avec une série de départs ratés. À la ving-septième prise, finalement, tout est en place. Ashman a les yeux fermés et des larmes lui viennent. Il se tourne vers Menken et les deux font un signe d'approbation. Friedman libère les musiciens et Angela observe une pause avant de reprendre les quelques vers de la chanson, qui seront insérés dans la version finale.
"C'est une très jolie ballade, dit-elle. La première fois que je l'ai entendue, je me suis dit : "Je ne peux pas chanter ça. Je n'ai pas les moyens vocaux. Je suis une comédienne qui chante, pas une chanteuse". Je pensais que je n'avais pas la voix que la chanson exige.
"Mais Howard ne cherchait pas une voix. Ce qui l'intéressait, c'est l'émotion et le drame qui se trouvent derrière. Il a été d'un grand secours et il m'a enlevé de la tête l'idée que je n'avais pas une voix pour chanter les ballades".
Elle ajoute qu'elle n'a eu aucun mal à interpréter un personnage de dessin animé, scène après scène, sur une période de plusieurs mois.
"Tout est dans le dialogue, l'image, le personnage. J'ai beaucoup travaillé à la radio et cette expérience m'a énormément servie".
"J'imagine Mrs. Samovar un peu comme Mrs. Bridges, la cuisinière d'Upstairs Downstairs jouée par Angela Baddeley. Dans ma tête, je la voyais - et je l'entendais aussi. Je ne pouvais pas imiter sa voix rocailleuse, mais je pouvais lui emprunter des attitudes : la fierté de son travail, son sens de ce qui est bien et convenable. Un peu de son accent cockney aussi, mais pas trop pour rester intelligible".
"Curieusement, je fais aussi des emprunts à Mrs. Lovett [dans Sweeney Todd]. Quand elle parle, on dirait une dame très aimable, même si elle passe les gens à la moulinette. Malgré tout, elle avait toutes ces qualités qu'on aime tant dans les bas quartiers de Londres".
Au cours d'une autre pause dans la séance d'enregistrement, Alan Menken est assis dans un studio voisin et parle de sa collaboration musicale avec Howard Ashman :
"Comme dans toute collaboration artistique, il y a des moments de tension, mais ce sont des tensions très saines. Nous sommes devenus comme des frères. Howard est un perfectionniste. Son seul souci est de voir se matérialiser ce qu'il a imaginé et il le veut tout de suite. Je travaille vite et j'arrive presque dans les délais. 
Je suis du genre de ceux qui s'assoient au piano et qui laisse filer les choses. Heureusement, Howard me laisse faire ; il prend ce qui lui plaît et écrit les paroles ensuite. Parfois, il trouve les paroles d'abord et il sait déjà très bien quel genre de musique il veut que je fasse. 
" Nous avons un an de différence. Nous sommes tous les deux d'origine juive, nos racines culturelles sont en Europe centrale et en Allemagne. Nous aimons la pop music et le rock. Howard est convaincu que nous sommes sortis du même moule, mais que nos fonctions sont complétement différentes tout en étant compatibles. Howard est un metteur en scène et librettiste, je suis un compositeur et arrangeur. Nous sommes tout à fait une bête à quatre pattes, quand nous travaillons ensemble". 
Menken nous a expliqué comment il a écrit avec Ashman les chansons de La Belle et la Bête. Ashman a d'abord établi avec la scénariste et les réalisateurs à quel moment il fallait des chansons pour faire avancer et mettre en valeur l'histoire.
L'ouverture, "Belle", qui accompagne la Belle lorsqu'elle traverse le village devait être à la fois dynamique et charmante, tout en restant classique. Menken a cherché son inspiration chez Haydn et Bach, avec un soupçon de Mozart. Il a improvisé un accompagnement au piano, puis le rythme et la mélodie sont venus. Ashman a ajouté les paroles et ils ont enregistré la chanson. Ils y ont travaillé jusqu'à ce que la chanson soit terminée.
À propos de la chanson éponyme de La Belle et la Bête, Menken fait remarquer : "L'essentiel tient à sa simplicité. Les sentiments évoqués sont très sobres, c'est très court, la courbe décrite est très dépouillée. C'est Angela Lansbury qui chante ; la théière est au premier plan et, derrière, la Belle et la Bête valsent ensemble. Angela se fait le porte-parole de tous les objets lorsque la Belle et la Bête découvrent la réciprocité de leur amour. Il y a des années qu'ils attendent que la Bête soit amoureuse et qu'elle soit aimée en retour, afin qu'eux mêmes cessent d'être des objets domestiques et redeviennent des humains.
"C'est étonnant, plus la chanson est simple, plus la réussite est impressionnante. Je suis toujours stupéfait par les paroles que Howard écrit, et il atteint le meilleur de lui-même dans cette chanson. Elle est minimale, directe et elle possède une simplicité dans l'émotion. Étonnant".
Contrairement à des nombreux compositeurs qui ne composent que les chansons d'un film, Alan Menken préfère être responsable de toute la partition du film. C'est ce qu'il est dans La Petite Sirène et il récidive avec La Belle et la Bête. À mesure qu'il invente des thèmes, il les enregistre sur son synthétiseur et il les envoie aux animateurs des scènes concernées : "Pour eux c'est précieux, parce que ça les inspire lorsqu'ils dessinent". 
À mesure que l'animation se termine, Menken entreprend vraiment l'écriture de la partition. Il compose séquence par séquence et donne le résultat à son orchestrateur, Danny Troob. La partition orchestrée lui revient pour approbation et Menken en supervise alors l'enregistrement par un grand orchestre en Californie. C'est un énorme travail ! Les chansons n'occupent que vingt-cinq minutes de La Belle et la Bête et il n'y a pas plus de cinq minutes sans musique. Les quarante-cinq minutes qui restent sont remplies par un flux ininterrompu de musique.
"La musique a une importance primordiale en animation, souligne Menken. Elle ne sert pas seulement de support comme dans une comédie musicale, elle entretient le merveilleux, qui est l'essence même de ce genre de films".
Howard Ashman est décédé le 14 mars 1991, à New York, de complications liées au virus du sida. Pratiquement jusqu'à la fin, il a donné son opinion sur les modifications apportées au scénario et approuvé les enregistrements de chansons qu'on lui faisait entendre par téléphone.
Bob Thomas, L'Art de l'Animation 

Et de deux pour Ashman / Menken. La musique à la tonalité moins moderne et davantage comédie musicale que La Petite Sirène (1989), néanmoins très aboutie, fut honorée de deux Oscars, en incluant celui de la chanson, pourtant laborieusement chantée, comme le reconnaît elle-même celle qui fut L'Apprentie Sorcière chez Disney, Angela Lansbury.
Une pluie de records et d'honneurs. Gary Trousdale : "C'était dur de succéder à La Petite Sirène, en particulier à cause de la musique si bonne, vous pensez, une musique récompensée par deux Oscars !" Ils se dépassèrent et amassèrent cent quarante-cinq millions de dollars en Amérique du Nord. Cité parmi les quatre films pour l'Oscar, montré à moitié fini à New York devant une foule admirative et en avant-première à Cannes, ce film battait tous les records en matière de dessin animé. C'est "Le silence des agneaux" qui a remporté l'Oscar du meilleur film.
Pour la seconde fois le tandem Ashman / Menken se voit honoré de deux Oscars, hélas à titre posthume pour Ashman. Ils avaient laissé plus volontiers libre cours à leur plume, écivant des pièces musicales teintées de Bach, Mozart ou Haydn pour l'ouverture, des balades mélodieuses et des mouvements plus complexes et plus violents pour la bagarre générale de la fin. Bagarre durant laquelle certains auront peut-être remarqué le clin d'oeil à la série télé américaine Les Simpsons, un personnage ressortant du placard coiffé et vêtu à leur manière.
Christian Renaut, De Blanche-Neige à Hercule